
Littell, Jonathan. 2006. Les bienveillantes : roman. Paris: Gallimard.
après tout, vos opinions vous regardent. Si je me suis résolu à écrire, après toutes
ces années, c’est pour mettre les choses au point pour moi-même, pas pour vous. p.11
Malgré mes travers, et ils ont été nombreux, je suis resté de ceux qui pensent que les seules
choses indispensables à la vie humaine sont l’air, le manger, le boire et l’excrétion, et la
recherche de la vérité. Le reste est facultatif. p.13
Or si l’on suspend le travail, les activités banales, l’agitation de tous les jours, pour se donner
avec sérieux à une pensée, il en va tout autrement. Bientôt les choses remontent, en vagues
lourdes et noires. La nuit, les rêves se désarticulent, se déploient, prolifèrent, et au réveil
laissent une fine couche acre et humide dans la tête, qui met longtemps à se dissoudre. Pas de
malentendu : ce n’est pas de culpabilité, de remords qu’il s’agit ici. Cela aussi existe, sans
doute, je ne veux pas le nier, mais je pense que les choses sont autrement complexes. Même
un homme qui n’a pas fait la guerre, qui n’a pas eu à tuer, subira ce dont je parle. Reviennent
les petites méchancetés, la lâcheté, la fausseté, les mesquineries dont tout homme est affligé.
Peu étonnant alors que les hommes aient inventé le travail, l’alcool, les bavardages stériles.
Peu étonnant que la télévision ait tant de succès. Bref, je mis vite fin à mon malencontreux
congé, cela valait mieux. J’avais bien assez de temps, à l’heure du déjeuner ou le soir après le
départ des secrétaires, pour griffonner. p.15
Les philosophes politiques ont souvent fait remarquer qu’en
temps de guerre le citoyen, mâle du moins, perd un de ses droits les plus élémentaires, celui de
vivre, et cela depuis la Révolution française et l’invention de la conscription, principe
maintenant universellement admis ou presque. Mais ils ont rarement noté que ce citoyen perd
en même temps un autre droit, tout aussi élémentaire et pour lui peut-être encore plus vital, en
ce qui concerne l’idée qu’il se fait de lui-même en tant qu’homme civilisé : le droit de ne pas
tuer. Personne ne vous demande votre avis. p.24
La distinction tout à fait arbitraire établie après la guerre
entre d’un côté les « opérations militaires », équivalentes à celles de tout autre conflit, et de l’autre les « atrocités », conduites par une minorité de sadiques et de détraqués, est, comme
j’espère le montrer, un fantasme consolateur des vainqueurs – des vainqueurs occidentaux,
devrais-je préciser, les Soviétiques, malgré leur rhétorique, ayant toujours compris de quoi il
retournait : Staline, après mai 1945, et passé les premières gesticulations pour la galerie, se
moquait éperdument d’une illusoire « justice », il voulait du dur, du concret, des esclaves et du
matériel pour relever et reconstruire, pas des remords ni des lamentations, car il savait aussi
bien que nous que les défunts n’entendent pas les pleurs, et que les remords jamais n’ont mis
de haricots dans la soupe. p.24
La guerre totale, c’est cela aussi : le civil, ça n’existe
plus, et entre l’enfant juif gazé ou fusillé et l’enfant allemand mort sous les bombes
incendiaires, il n’y a qu’une différence de moyens; ces deux morts étaient également vaines,
aucune des deux n’a abrégé la guerre même
d’une seconde ; mais dans les deux cas, l’homme ou les hommes qui les ont tués croyaient que
c’était juste et nécessaire ; s’ils se sont trompés, qui faut-il blâmer? pp.24-25
Tout comme, selon Marx, l’ouvrier est aliéné par rapport au
produit de son travail, dans le génocide ou la guerre totale sous sa forme moderne l’exécutant
est aliéné par rapport au produit de son action. Cela vaut même pour le cas où un homme
place un fusil contre la tête d’un autre homme et actionne la détente. Car la victime a été
amenée là par d’autres hommes, sa mort a été décidée par d’autres encore, et le tireur aussi sait
qu’il n’est que le dernier maillon d’une très longue chaîne, et qu’il n’a pas à se poser plus de
questions qu’un membre d’un peloton qui dans la vie civile exécute un homme dûment
condamné par les lois. Le tireur sait que c’est un hasard qui fait que lui tire, que son camarade
tient le cordon, et qu’un troisième conduit le camion. Tout au plus pourra-t-il tenter de changer
de place avec le garde ou le chauffeur. p. 25
Un autre exemple, tiré de l’abondante littérature
historique plutôt que de mon expérience personnelle : celui du programme d’extermination des
handicapés lourds et des malades mentaux allemands, dit programme « Euthanasie » ou « T-4
», mis en place deux ans avant le programme « Solution finale ». Ici, les malades sélectionnés
dans le cadre d’un dispositif légal étaient accueillis dans un bâtiment par des infirmières
professionnelles, qui les enregistraient et les déshabillaient ; des médecins les examinaient et
les conduisaient à une chambre close; un ouvrier administrait le gaz; d’autres nettoyaient; un
policier établissait le certificat de décès. Interrogée après la guerre, chacune de ces personnes
dit : Moi, coupable ? L’infirmière n’a tué personne, elle n’a fait que déshabiller et calmer des
malades, gestes ordinaires de sa profession. Le médecin non plus n’a pas tué, il a simplement
confirmé un diagnostic selon des critères établis par d’autres instances.
Le manoeuvre qui ouvre le robinet du gaz, celui donc qui est le plus proche du meurtre dans le
temps et l’espace, effectue une fonction technique sous le contrôle de ses supérieurs et des
médecins. Les ouvriers qui vident la chambre fournissent un travail nécessaire
d’assainissement, fort répugnant, qui plus est. Le policier suit sa procédure, qui est de
constater un décès et de noter qu’il a eu lieu sans violation des lois en vigueur. Qui donc est
coupable ? Tous ou personne? Pourquoi l’ouvrier affecté au gaz serait-il plus coupable que
l’ouvrier affecté aux chaudières, au jardin, aux véhicules ? Il en va de même pour toutes les
facettes de cette immense entreprise. L’aiguilleur des voies ferrées, par exemple, est-il
coupable de la mort des Juifs aiguillés par lui vers un camp ? Cet ouvrier est un fonctionnaire, il fait le même travail depuis vingt ans, il aiguille des trains selon un plan, il n’a pas à savoir ce
qu’il y a dedans – Ce n’est pas sa faute si ces Juifs sont transportés d’un point A, via son
aiguillage, à un point B, où on les tue. Pourtant, cet aiguilleur joue un rôle crucial dans le
travail d’extermination : sans lui, le train de Juifs ne peut pas arriver au point B. De même
pour le fonctionnaire chargé de réquisitionner des appartements pour les sinistrés des
bombardements, l’imprimeur qui prépare les avis de déportation, le fournisseur qui vend du
béton ou du barbelé à la S S, le sous-officier de l’intendance qui délivre de l’essence à un
Teilkommando de la SP, et Dieu là-haut qui permet tout ça. Bien entendu, on peut établir des
niveaux de responsabilité pénale relativement précis, qui permettent d’en condamner certains
et de laisser tous les autres à leur conscience, pour peu qu’ils en aient une ; c’est d’autant plus
facile qu’on rédige les lois après les faits, comme à Nuremberg. Mais même là on a fait un peu
n’importe quoi. pp.25-26
On se plaît à opposer l’État,
totalitaire ou non, à l’homme ordinaire, punaise ou roseau. Mais on oublie alors que l’État est
composé d’hommes, tous plus ou moins ordinaires, chacun avec sa vie, son histoire, la série de
hasards qui ont fait qu’un jour il s’est retrouvé du bon côté du fusil ou de la feuille de papier
alors que d’autres se retrouvaient du mauvais. Ce parcours fait très rarement l’objet d’un choix,
voire d’une prédisposition. Les victimes, dans la vaste majorité des cas, n’ont pas plus été
torturées ou tuées parce qu’elles étaient bonnes que leurs bourreaux ne les ont tourmentées
parce qu’ils étaient méchants. Il serait un peu naïf de le croire, et il suffit de fréquenter
n’importe quelle bureaucratie, même celle de la Croix-Rouge, pour s’en convaincre. Staline,
d’ailleurs, a procédé à une démonstration éloquente de ce que j’avance, en transformant chaque
génération de bourreaux en victimes de la génération suivante, sans pour autant que les
bourreaux viennent à lui manquer. p.27
Ceux qui tuent sont des hommes, comme ceux qui sont tués,
c’est cela qui est terrible. Vous ne pouvez jamais dire: Je ne tuerai point, c’est impossible, tout
au plus pouvez-vous dire : J’espère ne point tuer. p.30
Si nous commettions une injustice, il fallait y réfléchir, et
décider si elle était nécessaire et inévitable, ou si elle n’était que le résultat de la facilité, de la
paresse, du manque de pensée. C’était là une question de rigueur. Je savais que ces décisions
étaient prises à un niveau bien supérieur au nôtre ; néanmoins, nous n’étions pas des
automates, il importait non seulement d’obéir aux ordres, mais d’y adhérer ; or j’avais des
doutes, et cela me troublait. p.47
Von Radetzky nous avait expliqué qu’il fallait raisonner en termes de menace objective : démasquer chaque coupable individuel étant une
impossibilité matérielle, il fallait identifier les catégories socio-politiques les plus susceptibles
de nous nuire et agir en fonction. p.79
« C’est nécessaire, vous comprenez ? Dans tout ça, la souffrance humaine ne doit compter
pour rien. » – « Oui, mais tout de même elle compte pour quelque chose. » C’était cela que je
ne parvenais pas à saisir : la béance, l’inadéquation absolue entre la facilité avec laquelle on
peut tuer et la grande difficulté qu’il doit y avoir à mourir. Pour nous, c’était une autre sale
journée de travail ; pour eux, la fin de tout. p.83
Dans un État
comme le nôtre, les rôles étaient assignés à tous : Toi, la victime, et Toi, le bourreau, et
personne n’avait le choix, on ne demandait le consentement de personne, car tous étaient
interchangeables, les victimes comme les bourreaux. Hier nous avions tué des hommes juifs,
demain ce serait des femmes et des enfants, après-demain d’autres encore; et nous, lorsque
nous aurions rempli notre rôle, nous serions remplacés. p.101
Mais il y avait toujours quelque chose que je ne
saisissais pas. Je commençais enfin à entrevoir que, quel que soit le nombre de morts que je
verrais, ou bien de gens à l’instant de leur mort, je ne parviendrais jamais à saisir la mort, ce
moment-là, précisément en lui-même. C’était de deux choses l’une : ou l’on est mort, et alors il
n’y a de toute façon plus rien à comprendre, ou l’on ne l’est pas encore, et dans ce cas, même le
fusil sur la nuque ou la corde au cou, cela reste incompréhensible, une pure abstraction, cette
idée absurde que moi, seul vivant au monde, je puisse disparaître. Mourants, nous sommes
peut-être déjà morts, mais nous ne
mourons jamais, ce moment-là n’arrive jamais, ou plutôt il n’en finit jamais d’arriver, le voilà,
il arrive, et puis il arrive encore, et puis il est déjà passé, sans être jamais arrivé. pp. 162-163
« Que les ordres restent toujours vagues, c’est normal, c’est même délibéré, et
cela découle de la logique même du Führerprinzip. C’est au destinataire de reconnaître les
intentions du distributeur et d’agir en conséquence. Ceux qui insistent pour avoir des ordres
clairs ou qui veulent des mesures législatives n’ont pas compris que c’est la volonté du chef et
non ses ordres qui comptent, et que c’est au receveur d’ordres de savoir déchiffrer et même
anticiper cette volonté. Celui qui sait agir ainsi est un excellent national-socialiste, et on ne
viendra jamais lui reprocher son excès de zèle, même s’il commet des erreurs; les autres, ce
sont ceux qui, comme dit le Führer, ont peur de sauter par-dessus leur propre ombre. » p.505
Mais un de mes amis, qui lui aussi s’intéresse à ce genre de questions, affirme qu’en temps de
guerre, en vertu si vous voulez de l’état d’exception causé par le danger, l’Impératif kantien est
suspendu, car bien entendu, ce que l’on souhaite faire à l’ennemi, on ne souhaite pas que
l’ennemi nous le fasse, et donc ce que l’on fait ne peut pas devenir la base d’une loi générale.
C’est son avis, vous voyez bien. Or moi, je sens qu’il a tort, et qu’en fait par notre fidélité au
devoir, en quelque sorte, par obéissance aux ordres supérieurs… que justement il faut mettre
notre volonté à mieux remplir les ordres. À les vivre de manière positive. Mais je n’ai pas
encore trouvé l’argument imparable pour lui prouver qu’il a tort. » – « Pourtant, c’est assez
simple, je pense. Nous sommes tous d’accord que dans un État national-socialiste le
fondement ultime de la loi positive est la volonté du Führer. C’est le principe bien connu Führerworte haben Gesetzeskraft. Bien entendu, nous reconnaissons qu’en pratique le Führer
ne peut pas s’occuper de tout et que donc d’autres doivent aussi agir et légiférer en son nom.
En principe, cette idée devrait être étendue au Volk entier. C’est ainsi que le Dr. Frank, dans
son traité sur le droit constitutionnel, a étendu la définition du Führerprinzip de la manière
suivante : Agissez de manière que le Führer, s’il connaissait votre action, l’approuverait. Il n’y
a aucune contradiction entre ce principe et l’Impératif de Kant. » – « Je vois, je vois. Frei sein
ist Knecht, Être libre, c’est être un vassal, comme dit le vieux proverbe allemand. » – «
Précisément. Ce principe est applicable à tout membre de la Volksgemeinschaft. Il faut vivre
son national-socialisme en vivant sa propre volonté comme celle du Führer et donc, pour
reprendre les termes de Kant, comme fondement de la Volksrecht. Celui qui ne fait qu’obéir
aux ordres comme une mécanique, sans les examiner de manière critique pour en pénétrer la
nécessité intime, ne travaille pas en direction du Führer; la plupart du temps, il s’en éloigne.” pp. 521-522
On a beaucoup parlé, après la guerre, pour essayer d’expliquer ce qui s’était passé, de
l’inhumain. Mais l’inhumain, excusez-moi, cela n’existe pas. Il n’y a que de l’humain et encore
de l’humain : et ce Döll en est un bon exemple. Qu’est-ce que c’est d’autre, Döll, qu’un bon
père de famille qui voulait nourrir ses enfants, et qui obéissait à son gouvernement, même si
en son for intérieur il n’était pas tout à fait d’accord ? S’il était né en France ou en Amérique,
on l’aurait appelé un pilier de sa communauté et un patriote ; mais il est né en Allemagne, c’est
donc un criminel. La nécessité, les Grecs le savaient déjà, est une déesse non seulement
aveugle, mais cruelle. Ce n’était pas que les criminels manquaient, à cette époque. pp. 542-543
Wirths était d’accord avec moi pour dire que même les hommes qui, au
début, frappaient uniquement par obligation, finissaient par y prendre goût. « Loin de corriger
des criminels endurcis, affirmait-il avec passion, nous les confirmons dans leur perversité en
leur donnant tous les droits sur les autres prisonniers. Et nous en créons même de nouveaux
parmi nos SS. Ces camps, avec les méthodes actuelles, sont une pépinière de maladies
mentales et de déviations sadiques ; après la guerre, quand ces hommes rejoindront la vie
civile, nous nous retrouverons avec un problème considérable sur les bras. »…
« Et comment croyez-vous que ce sadisme se développe ? demandai-je. Je
veux dire chez des hommes normaux, sans aucune prédisposition qui ne ferait que se révéler
dans ces conditions ? » Wirths regardait par la fenêtre, pensif. Il mit un long moment avant de
répondre : « C’est une question à laquelle j’ai beaucoup réfléchi, et il est malaisé d’y répondre.
Une solution facile serait de blâmer notre propagande, telle par exemple qu’elle est enseignée
ici aux troupes par l’Oberscharführer Knittel, qui dirige la Kulturabteilung : le Häftling est un
sous-homme, il n’est même pas humain, il est donc tout à fait légitime de le frapper. Mais ce
n’est pas tout à fait ça : après tout, les animaux ne sont pas humains non plus, mais aucun de
nos gardes ne traiterait un animal comme il traite les Häftlinge. La propagande joue en effet
un rôle, mais d’une manière plus complexe. J’en suis arrivé à la conclusion que le garde S S ne
devient pas violent ou sadique parce qu’il pense que le détenu n’est pas un être humain ; au
contraire, sa rage croît et tourne au sadisme lorsqu’il s’aperçoit que le détenu, loin d’être un
sous-homme comme on le lui a appris, est justement, après tout, un homme, comme lui au
fond, et c’est cette résistance, vous voyez, que le garde trouve insupportable, cette persistance
muette de l’autre, et donc le garde le frappe pour essayer de faire disparaître leur humanité
commune. Bien entendu, cela ne marche pas : plus le garde frappe, plus il est obligé de
constater que le détenu refuse de se reconnaître comme un *non-humain. À la fin, il ne lui
reste plus comme solution qu’à le tuer, ce qui est un constat d’échec définitif.» pp.573-574
Eichmann: « On ne fait pas la guerre pour que chaque
Allemand ait un frigidaire et une radio. On fait la guerre pour purifier l’Allemagne, pour créer
une Allemagne dans laquelle on voudrait vivre. Vous croyez que mon frère Helmut a été tué
pour un frigidaire? Vous, vous vous êtes battu à Stalingrad pour un frigidaire ? » Je haussai
les épaules en souriant : dans cet état, ce n’était plus la peine de discuter avec lui. Müller lui
mit la main sur l’épaule : « Eichmann, mon ami, vous avez raison. » pp. 705-706
Je bandais, l’idée me venait de me mettre nu, d’aller explorer nu cette grande
maison sombre et froide et silencieuse, un espace vaste et libre mais aussi privé et plein de
secrets, tout comme la maison de Moreau, lorsque nous étions enfants. Et cette pensée en
amenait derrière elle une autre, son double obscur, celle de l’espace quadrillé et surveillé des
camps : la promiscuité des baraquements, le grouillement des latrines collectives, aucun
endroit possible pour avoir, seul ou à deux, un moment humain. J’en avais discuté une fois
avec Höss, qui m’avait affirmé qu’en dépit de toutes les interdictions et les précautions les
détenus continuaient à avoir une activité sexuelle, pas seulement les kapos avec leurs Pipel ou
des lesbiennes entre elles, mais des hommes et des femmes, les hommes soudoyaient les
gardes pour qu’ils leur amènent leur maîtresse, ou se glissaient dans le Frauenlager avec un
Kommando de travail, et risquaient la mort pour une rapide secousse, un frottement de deux
bassins décharnés, un bref contact de corps rasés et pouilleux. J’avais été fortement
impressionné par cet érotisme impossible, voué à finir écrasé sous les bottes ferrées des
gardes, le contraire même dans sa désespérance de l’érotisme libre, solaire, transgressif des
riches, mais peut-être aussi sa vérité cachée indiquant sournoisement et obstinément que tout
amour vrai est inéluctablement tourné vers la mort, et ne tient pas compte, dans son désir, de
la misère des corps. Car l’homme a pris les faits bruts et sans prolongements donnés à toute créature sexuée et en a
bâti un imaginaire sans limites, trouble et profond, l’érotisme qui, plus que toute autre chose,
le distingue des bêtes, et il en a fait de même avec l’idée de la mort, mais cet imaginaire-là n’a
pas de nom, curieusement (on pourrait l’appeler thanatisme, peut-être) : et ce sont ces
imaginaires, ces jeux de hantises ressassés, et non pas la chose en elle-même, qui sont les
moteurs effrénés de notre soif de vie, de savoir, d’écartèlement de soi. Je tenais toujours entre
mes mains L’éducation sentimentale, posée sur mes jambes presque au contact de mon sexe,
oubliée, je laissais ces pensées d’idiot affolé me labourer la tête, l’oreille emplie du battement
angoissé de mon coeur. pp.809-810